C'était dans les années '70. Une copine m'avait invité chez ses parents, histoire de faire les présentations. Quitte à ce que leur fille vive dans le péché, ils voulaient quand même savoir avec qui.
Ils habitaient du côté de Verdun. Je me suis dit que j'en profiterais pour voir quelques lieux historiques, de ces grands champs de bataille où s'est épanouie dans la boue la folie meurtrière des hommes.
« Mon père est sourd comme un pot », m'avait averti la copine. Elle m'avait prévenu de cent choses, fait mille recommandations. Quand même, c'est important les présentations.
La mère, quand elle parlait de son mari, disait toujours « Cet imbécile ! ». Au début, ça surprend, puis on se dit qu'il a de la chance d'être sourd, le bonhomme.
Lui, c'était un vieil adjudant de la Coloniale. Il avait fait la guerre au soleil.
Je suis allé voir Douaumont, la ligne Maginot, tous ces lieux blindés de haine et imbibés de sang humain. J'ai versé quelques larmes de rage devant les petites croix qui s'étalent à l'infini comme autant de repères pour des vies inutilement gaspillées.
La mère a préparé un fabuleux coq au vin. « Regardez-le, il ne sait même pas manger proprement, cet imbécile ! ». Le vieil adjudant relevait la tête, faisait « hein ? quoi ? » et se resservait. C'était vraiment délicieux.
Après le repas, elle voulait ranger sa cuisine. « Ne reste pas planté là, emmène-le visiter le jardin, vieil imbécile ! ».
Au fond du jardin, il y avait quelques tombes abandonnées, couvertes de ronces et de feuilles mortes. Comme une petite annexe privée de la Grande Guerre. Je ralentis.
« C'est des Boches... », fit l'adjudant sur un ton méprisant, et il me poussa gentiment du bras pour continuer la promenade. Je me suis alors arrêté.
Il me regarda d'un air étonné.
« C'est des gamins d'une vingtaine d'années dont les rêves se sont arrêtés là, mon adjudant. De jeunes Allemands. Ils auraient sûrement aimé les réaliser ailleurs. Comme tous les petits Français dont j'ai vu les croix bien entretenues ailleurs. »
Je l'ai dit doucement, amicalement, sans la moindre agressivité. Une simple évidence.
« Oui mais... », il ne continua pas sa phrase.
Il venait de m'apprendre qu'il n'était pas plus sourd que ça. Il toussota, gêné.
« Ils ne sont pas différents de vous, ni de moi, sauf l'âge... « Reizmann », c'est un nom d'origine provençale ? »
Nous rentrâmes.
« Ils ne vous a pas trop ennuyé avec ses histoires de guerre, ce vieil imbécile ? », demanda la mère en servant le café.
« Pas du tout, Madame. Je crois que nous avons eu une conversation très intéressante, Monsieur Reizmann et moi », répondis-je en souriant.
Je crois avoir fait bonne impression.
Quelques mois plus tard, ma copine m'a raconté « Ma mère m'a dit que c'est curieux, mon père ne parle plus jamais de « Boches ». Il dit les « Allemands », maintenant. Tu comprends ça, toi ? »
« Non, ma chérie ».
| Février 2010 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | ||||
| 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | ||||
| 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | ||||
| 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | ||||
|
||||||||||